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LE CROUP Pour avoir été glissé dans le four à pain encore brûlant, mon grand-père avait échappé à l'issue funeste que l'atteinte du croup réservait souvent à ses victimes. L'histoire racontée dans la famille s'imprima dans ma mémoire: l'image du gamin dévoré par la fièvre, étouffé par les membranes qui envahissent sa gorge et que l'on enfourne comme une miche, présentait, par son pittoresque inquiétant, l'attrait des contes cruels qui séduisent l'enfance. Soixante ans d'oubli, l'âge venu du regain d'intérêt pour un passé que la jeunesse n'a fait qu'entrevoir avec désinvolture, m'ont conduit à retrouver le village natal, l'histoire diffuse de ceux qui m'ont précédé.. Si vous le vouiez bien, faisons ensemble le chemin à reculons vers "LE CHARME " d'autrefois. Arrêtons-nous à 1859. En a-t-on vu passer des régimes depuis le début du siècle : un premier Empire, trois rois, une brève République et son suffrage universel, et maintenant, un second Empire avec à sa tête le neveu du défunt Empereur. Mais LE CHARME est toujours aussi loin des Tuileries qu'il l'a été hier du Palais Royal, avant-hier de Versailles. On perçoit les changements politiques quand la chance vous glisse dans la paume une " thune " de cent sous : le profil du souverain y a aujourd'hui moustaches effilées et barbiche, celui d'hier larges côtelettes sur les joues. Aux Bonneaux vit la famille du laboureur Pierre Juventy, né le 28 Mars 1818 à la Bénardiére, ferme qu'a tenu son père jusqu'à sa mort en 1826.. Le 27 Février 1849, Pierre a épousé à Saint Maurice sur Aveyron Julie Rousselet, sa cadette de deux mois, déjà veuve depuis quatre ans de Joseph Perrault. En 1859, le couple a trois garçons :
L'examen des dates glanées aux registres d'état civil du CHARME après m'avoir révélé que les deux " canailles " de mon bisaïeul, Joseph et Louis, âgés respectivement de sept et quatre ans, étaient morts à quinze jours d'intervalle en ce fatal mois de Mars 1859, fit resurgir du fond de ma mémoire assoupie l'histoire de l'enfournement de mon grand-père Pierre. Le responsable de ces morts précoces n'aurait-il pas été :
Victor Hugo - les vers ci-dessus sont extrais des " Contemplations, III, 23 " publiées en 1855 - n'est pas le seul, en ces années, à évoquer le croup. Gustave Flaubert, avec moins de lyrisme mais avec une précision empruntée au célèbre médecin Trousseau, décrit dans "L'éducation sentimentale " les " horribles quintes " qui convulsent le corps du jeune Eugène Amour. Revenons à notre village à la mi-temps du siècle dernier. Peu de chance de découvrir une famille ayant relations ou revenus permettant de recourir à un chirurgien capable de pratiquer une trachéotomie - principal moyen, à cette date, d'échapper à l'asphyxie. Aussi, la liste des victimes de l'épidémie, ouverte avec les deux cadets de Pierre Juventy, ne tarda guère à s'allonger;
Notre petite commune n'était pas la seule a être aussi durement frappée. Dans sa solide étude sur la Puisaye Dom Bénigne Defarges signale :
Jusqu'à la fin du 19ème siècle, la médiocrité des moyens de lutte face aux épidémies de croup, d'angine couenneuse, de diphtérie - au CHARME, comment désignait-on " la noire maladie " ? - persista; il fallut attendre 1883 pour que Klebs identifie la bactérie cause de l'infection et 1894 pour que le docteur Roux mette au point la technique de préparation du sérum antidiphtérique. En dépit des malheureux évènements de 1859, la balance démographique du CHARME demeura positive : les quinze décès de l'année furent compensés, et au-delà, par dix-huit naissances. Mais, les statistiques les plus satisfaisantes peuvent-elles jamais effacer la souffrance des hommes... et des enfants. Monsieur Jacques JUVENTY adhérent de l'Association Généalogique du Pas de Calais.
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